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Une fête monstre

série de 22 photographies argentiques, 2026

FR

Comme dans beaucoup de stations thermales françaises, la fête des fleurs s’installe à Bagnères-de-Bigorre au XIXe siècle. Elle connaît un vif succès, ravit les curistes bourgeois·es et les habitant·es des alentours. Elle prend la forme d’un défilé millimétré de chars en centre-ville, et se termine souvent par une bataille de fleurs ou de confettis. Les chars sont réalisés par des bénévoles d’associations de quartier, mus par le désir de faire briller la commune. 
Avec la naissance de la Sécurité sociale en 1945, la sociologie des curistes — et des spectateur·ices, se diversifie. 
Au début du XXIe siècle, la fête s’absente pendant une vingtaine d’années de Bagnères-de-Bigorre : le temps disponible pour les activités non rémunérées et l’essoufflement de l’intérêt pour la construction des chars comptent parmi les causes de sa disparition. 
Elle renaît en 2023, chaque année en août, dans les rues bagnéraises.
Hier comme aujourd’hui, la fête des fleurs se dessine à travers des dynamiques collectives et des choix politiques communaux.


Durant deux mois, j’ai traversé le territoire de la Haute-Bigorre et ses alentours, en cherchant à questionner notre rapport à la fête et aux rites festifs vernaculaires. 
La fête des fleurs suscite une nostalgie partagée, devenue un matériau de recherche, presque un personnage à part entière de mon travail.  Elle dit le regret d’une fête authentique capable de fédérer. Elle en pointe aussi le désir contemporain d’en retrouver l’élan.
Toute en rencontres et divagations, je voulais comprendre les raisons d’un tel sentiment. 
J’ai cherché du côté d‘autres formes festives costumées, traditionnelles, institutionnelles ou sauvages, certaines avec une grande variable de répression.

Comment faire évoluer une fête sans perdre son authenticité, éviter de tomber dans un écueil réactionnaire ou chercher à capitaliser sur un moment collectif ?
Modifier, rentabiliser ou institutionnaliser des pratiques festives, c’est prendre le risque d’en perdre le sens. C’est risquer de produire des coquilles vides, des fêtes mortes-vivantes.

Un souffle vampirique semble être passé dans les espaces réels et symboliques de nos rituels sociaux. Certaines fêtes n’en ont plus que le nom. Les chars de cavalcade restent des chars et portent en eux l’autoritarisme de leur forme. Aux fleurs fraîches, on a parfois préféré les fleurs en papier crépon, plus prévisibles. 

Mortes ou vivantes, les fêtes demeurent nécessaires, tels des vases communicants, la discipline appelle le lâcher-prise. Quand le capital vampirise notre force de travail, il nous laisse le loisir de libérer notre frustration commune à la nuit tombée. Se vider la tête, devenir soi-même phœnix, vampire ou zombie.


Ainsi, le réel appelant la fiction, le bleu de travail peut se muer en un costume de roi, de reine ou d’Arlequin, et autres clowns.
À l’image des pratiques occitanes du carnaval, certaines figures survivent au temps et continuent d’habiter nos fêtes. Elles y demeurent comme des présences doubles : à la fois expiatoires et sentinelles d’une société qui se regarde danser pour mieux se reconnaître.

EN

 

As in many French spa towns, the flower festival took root in Bagnères-de-Bigorre in the 19th century. It proved a resounding success, delighting bourgeois spa-goers and local residents alike. It took the form of a meticulously organised parade of floats through the town centre, often culminating in a battle of flowers or confetti. The floats were built by volunteers from local neighbourhood associations, driven by a desire to put the town in the spotlight.
With the introduction of the National Insurance Scheme in 1945, the demographic makeup of spa guests — and spectators — became more diverse.
At the start of the 21st century, the festival disappeared from Bagnères-de-Bigorre for around twenty years: a lack of time available for unpaid activities and waning interest in building the floats were among the reasons for its disappearance.
It was revived in 2023 and is now held every August in the streets of Bagnères.
Then as now, the flower festival takes shape through collective dynamics and local political decisions.


For two months, I travelled through the Haute-Bigorre region and its surroundings, seeking to explore our relationship with the festival and with vernacular festive rituals.
The Flower Festival evokes a shared sense of nostalgia, which has become a subject of research, almost a character in its own right within my work.  It expresses a longing for an authentic festival capable of bringing people together. It also highlights the contemporary desire to recapture that spirit.

Amidst all these encounters and ramblings, I wanted to understand the reasons behind such a feeling.
I looked into other forms of festive costumed celebrations – whether traditional, institutional or spontaneous – some of which involve varying degrees of repression.

How can we develop a festival without losing its authenticity, whilst avoiding the pitfall of reactionary thinking or seeking to capitalise on a collective moment?
To alter, commercialise or institutionalise festive practices is to run the risk of losing their meaning. It is to risk creating empty shells, festivals that are living dead.

A vampiric breath seems to have swept through the real and symbolic spaces of our social rituals. Some festivals are now nothing more than a name. The parade floats remain just that – floats – and carry within them the authoritarianism of their form. Fresh flowers have sometimes been replaced by crepe paper flowers, which are more predictable.


Dead or alive, festivals remain a necessity; like communicating vessels, discipline calls for letting go. When capital drains our labour, it leaves us free to give vent to our shared frustration once night falls. To clear one’s head, to become a phoenix, a vampire or a zombie.
Thus, as reality calls upon fiction, a pair of overalls can be transformed into the costume of a king, a queen, a Harlequin or other clowns.


Much like the Occitan carnival traditions, certain figures survive the passage of time and continue to inhabit our celebrations. They remain there as dual presences: both expiatory figures and sentinels of a society that watches itself dance in order to recognise itself more clearly.

© Alice Delanghe

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